Été 2020

Je suis l’unique vague
De ma mer.

*

« Un cri qui déchire le ciel et mon sommeil.

Un cri désespérant suivi d’un silence que seule la nuit, le milieu de la nuit sait produire.

Un cri de naufragé

Sans la mer.

Un cri fracassé contre ma vitre.

Un cri qui exige une réponse.

Un cri.

Jaloux

De tout.

Un cri

De reproches préhistoriques.

Un cri-valise

Contraction sonore et brûlante de toutes les peines.

BAMBAMBAMBAMBAMBAMBAM!

Mon coeur glissé dans un mégaphone.

La mouette largue une autre plainte et l’onde de choc finit de fracturer mon coeur.

Il ne bat plus, il détale.

Soudain, j’aime cet homme-orchestre qui dort à mes côtés.

Le rythme régulier de son souffle,

de ses ronflements,

de son inspiration qui s’étire dans un long et pénible sifflement,

de son expiration que j’ai souhaitée, tout à l’heure, éternelle,

ses apnées sans fond sur lesquelles je me penche de peur que jamais il ne remonte,

maintenant

me rassurent.

Je m’accroche à cet homme-paquebot.

J’épouse les ondes qu’il diffuse généreusement.

Un phare radiophonique dans ma nuit. »

*

Théâtre intime.
Je brûle d’impatience
devant le bûcher de mes didascalies.

*

« Joseph est un solitaire.

Cette solitude qui tient chaud

par temps froid.

Mais une solitude.

Pas une fille

ni dans ses yeux

ni dans ses pensées

ni dans son coeur.

Ni dans le creux de ses mains.

Ni dans le creux de ses reins.

Lui le roc.

Moi la plume.

Je me disais que tout ce qu’il n’abandonnait pas à l’amour, il l’offrait à son art.

Je me le disais.

Et ça sonnait bien.

Et cela me consolait, moi.

Avant de partir, Joseph m’a refilé tous ses bouquins.

Un soir, j’en prends une dizaine, m’installe sur le canapé et les feuillète.

Voyage dans son paysage littéraire.

Des marques-pages qui racontent sa vie, aussi.

Sous-bock,

facturette,

billet de train,

papier de chewing-gum,

paquet Malboro déchiré.

Un pétale de rose.

Une carte postale.

Non timbrée.

Un nom.

Une adresse.

« Je suis tout à vous, Charlotte.

Tout à vous.

Signé: Joseph ».

*

« Je suis tout à vous, Charlotte », la phrase dite P.
L’auteur dit A.

P: Pourquoi je suis faite comme ça?
A: Comme ça?
P: Oui, je suis courte, nerveuse, inconséquente.
A: Moi je t’aime, bien.
P: J’ai l’impression que je suis ton excuse, ta dernière cartouche, ton prétexte. Et puis cet abandon à l’autre, c’est d’une impudeur.
A: Peut-être mais j’ai besoin de toi. Tu existes parce que je rêve, j’espère, j’attends qu’un homme, un seul, celui-là, pas un autre, te prenne dans sa bouche.
P: Et?
A: Et si ce jour arrive, ma belle, tu vas dégringoler, je vais te détester autant que je t’aime, tu ne seras même pas une vieille relique, j’ai horreur des souvenirs.
P: Bon…en attendant, tu me fous toujours dans des endroits où j’ai froid, où il n’y a personne. J’aimerais que tu me glisses sur un sofa, devant un feu de cheminée, j’aimerais que tu me scandes à tue-tête sur de la musique brésilienne, j’aimerais que tu te frottes nue sur mes lettres, j’aimerais que tu lèches chaque mot jusqu’à ce que tu comprennes ce que tu me fais dire, malgré moi.
A: Tu vois, tu te prends au jeu. J’ai eu raison de t’inventer, derrière ton petit minois et ta fièvre romantique, il y a les mains expertes, la fougue contenue de l’amant qui vient de loin, de très loin.
P: Si j’existais, vraiment, je ressemblerais à qui?
A: A moi…si j’étais un homme. »

*

« Je me rappelle la première fois que je t’ai vu, tu étais un passager métropolitain.

Un

parmi tous.

Assis,

ni avec,

ni contre les autres.

La chaleur rendait le trajet souterrain pénible.

Heureusement,

moi

intacte

invulnérable.

Entre mon oreille droite

et mon oreille gauche,

en tous cas.

Jusque-là, le seul frôlement possible,

entre toi et moi,

pouvait être

au mieux

au pire

celui de la toile de ton jean

contre le tissu de ma robe.

Je décidai de changer le cd de mon lecteur portable (je te parle d’un temps que les moins de…) mais cette entreprise s’avérait assez délicate. Encombrée de multiples sacs, je tentai de sortir le cd du lecteur tout en tenant le boitier de l’autre cd tout en retirant le cd désiré…bref, je cherchai une astuce, une pirouette magique. J’allais abandonner quand

sur ma droite

une main soudain

s’offrit à moi

comme une fleur qui s’ouvre.

Je cherchai d’abord le sens de ce geste

en te regardant,

incrédule,

voire méfiante.

Ton sourire complice me confirma que j’étais en train de vivre une expérience inédite:

tu proposais

d’accueillir mon cd,

de me faciliter la vie

sans aucune arrière-pensée testostéronée.

Depuis

je crois au miracle

du doux dans le dur. »

*

« Reprendre ici.
Dévisager à la dérobée.
Considérer.
Reprendre. Nuit hurlante. Fermer, la parenthèse.
Dérouter les yeux. Ausculter la main, les deux.
Inexorable, partout. Seulement.
Redresser le regard, engager vite.
Engager sans conséquence. Insister, repousser, reculer. Dépeupler.
Dérisoire.
Être concis, con, si. Assumer, assurer.
Et reprendre.
Aimer vite, bien, proprement.
Aimé proprement.
Hurler, de loin en loin.
Sourire aux portes fermées. Soulever la jupe. Glisser, imposer, retirer, oublier.
Désir. Atavique.
Point. Au bout de la ligne.
Reprendre, inverser, serrer mal, serrer tendrement mais mal.
Secouer, déranger, arranger l’eau. L’eau et la vie.
Secouer l’amant, autrement.
Cracher le rictus, laver, laver, décaper la gorge.
Reprendre ici.
Caresser sans attention, retirer l’intention. Retirer, caresser, mordre le jour et l’amant.
Séparer les yeux et le regard.
Séparer l’amant, reprendre l’amant, glisser l’amant, imposer l’amant.
Électrochoquer.
Aimer.
Reprendre. Ici. »

*

Apprivoiser.
Laissée là l’air de rien,
l’envie.
Sécher au soleil.
Attendre septembre, qui sait.
L’envie, menottée.
Une pente, décomplexée. Presque douce.
Envelopper de oui, inquiéter de soupirs, déclencher la Vague.
Et compter jusqu’à cent.
Négocier septembre.
Donner un avant-goût.
Rêves salés.
Le piment et l’envie
séchés au soleil.

*

« Eau de vie

Dans ces bras

Je baigne

La mer me berce

Autorise ce corps allongé

Paresseux encore

Se lever se redresser

Pas encore on te dit

Se laisser masser brasser

Corps flotté

Assis couché assis renversé

La mer se retire on te dit

Assis

Assis

Ok?

Et ces bouées là

Main en visière

Le plat le calme l’infini l’éternité

Lent nuit

L’horizon rêve lui

De voir les choses autrement

L’horizontal

Lui souffler dans les vertèbres

Lui faire la courte échelle

Qu’il aille voir ailleurs

Le corps

Punaisé

Suspendu

Cravaté

Hissé haut

Qu’il se lève

Comme un seul homme

Qu’il lève

Son corps

Qu’il quitte cette mer

Et ravale cette eau-de-vie. »

*

« La colère lente

C’est une vieille femme

affublée de vos clichés de sagesse

Elle sait

Vous pas encore

Elle ne bouge pas

Vous dans les starting-blocks, déjà

Le genou droit sautille

La gorge gronde

La vieille femme recoiffe ses pensées

avise de se repoudrer le nez

Le vôtre dans le guidon, déjà

Ça gratte

Ça démange

La respiration, trop courte

Les mots, les gros là, ça passera jamais

La vieille femme dodeline

Votre tête mouline

Les mots arrivent dans le désordre

Ça se lève

Ça s’agite

La vieille femme sirote l’instant

Votre cornet de frites en mégaphone

Vous cherchez

Un marteau

Un témoin

Une excuse

La vieille femme se redresse dans sa chaise

Avance son visage jusque-là

Je sais

J’ai vu

Tout

Si, d’aventure, vous niez

Elle craque une allumette

aspire avec délectation une bouffée de cigarette

Voilà ce que je ferai

longue expiration sur un requiem pour une cigarette qu’elle accordéonne dans le cendrier

De vous

De votre réputation

De vos privilèges

De votre impunité

De votre vie.

La colère lente

c’est une vieille femme

qu’on importune

à l’heure sacrée de l’apéritif. »

*

Soleil.
Amant terrible
Mais que puis-je lui donner, moi?

*

Désert provisoire
Tunnel avec hublots
Courber
L’échine
Et le reste
Septembre
Ça va darder
Peloter août
Et remercier les pickpockets
De nous voler
Ce qu’on ne veut plus.

*

Me faire un ciel
dans cette journée.

*

A la fenêtre.
Ma bouche et mon cœur impriment tout.

*

Les histoires d’amour finissent mal.
Des histoires
De l’amour
Des amours sans histoire
Des histoires qui finissent
L’amour qui finit dans une histoire
Des histoires qui font mal
Le mal d’amour le manque d’amour l’amour qui finit point. Finir mal est un pléonasme.
Penser à ce qui peut finir
Penser à ce qui pourrait finir ce qui n’a pas commencé
Une pensée comme un geste barrière.
Julia venait de rencontrer Marc.

*

Extérieur nuit. Autoroute. Très concentrée. A la radio: Supertramp. Pavlov musical. The dj saved my night…in my car. Mais ce soir, c’est l’épiphanie. Pas de clocher à l’horizon. Mon épiphanie. La tendresse l’attention la douceur la complicité je t’aime ma fille regarde comme la vie est belle hakuna matata. Mon père avait tout déposé là. Et je ne le savais pas.

*

Si je ne me couche pas de bonne heure,
le millefeuille de ma journée va bailler
les strates d’ennui s’agglutiner
les lignes de vanité fanfaronner
Mes larmes se feront loupe
Le millefeuille se fera accordéon
La mélancolie ainsi éventaillée
viendra se nouer dans ma gorge
Et j’abriterai tout ce qui ne veut pas dormir.

Si je me couche de bonne heure
au petit matin
j’écris.

*

Approcher
Se tendre
Ouvrir
Un à un
Les doigts
Exposer la vulnérabilité
Le cœur de la main
Offert
Battant
Palpitant
Attendre
Accepter la gravité
Envisager dans le poignet une rotation
Sentir le poids du ciel
Sur le dos de la main
Caresse liminale
Se lester enfin
Dans la main de l’autre
Se lover
Se délester
Jouir
A sa dérobée.

*

Devoirs de vacances.
Je pose 2020
Et je ne retiens rien.

*

Il se passe quelque chose quand il pleut
Je dis que je n’ai pas peur de la foudre
Je dis que je m’en fous de friser comme un mouton
Je dis que l’odeur de chien mouillé, je ne la sens pas
Je dis que mon t-shirt était déjà transparent
Je dis que les articulations qui donnent la météo, truc de vieux
Je dis que le fracas assourdissant de la pluie sur ma vitre ne me réveille jamais.
Quand il pleut, je ne suis bonne qu’à lire sous plaid en attendant que tout s’irise autour de moi.

*

 

Ce matin une faille inespérée là dans mon quotidien monolithique. Je m’engouffre.
La nuit a retenu ce que nous avons peut-être déjà oublié.
Laissé glisser.
La nuit a retenu ce que je ne peux déployer qu’avec toi.
Une suspension même pas inquiète.
Nos rares silences voilà ce qui nous a sauvés.
Moi en tous cas.
C’était le seul endroit possible. Respirable.
C’est là que je t’ai vu.
« Pourquoi étiez-vous à Marrakech? »
Leitmotiv
Fervent bouclier
Tentative de me noyer avec une main géante
résonne encore alors que Vous est devenu tu
et que nous embrasser nous enlacer a expédié ton mantra loin très loin
Boomerang qui reviendra murmurer à tes oreilles
Plus tard
Quand mon corps mon regard mon élan vers toi seront moins palpables
Cette rencontre
ce clin d’œil du ciel
ce vertige implacable
ce qui refuse d’être nommé
m’impressionnent tellement que je m’éloigne
sans bruit
en lui faisant face
pour ne pas l’offenser.

VIVA MATERA!

*Elle va parler

Je le sais

Je suis la seule à savoir

Elle avance

Les mains nues

La parole brûlante

Elle s’avance

Je cherche le bon endroit

L’entendre

La voir

La toucher, qui sait

Avant la bouche, il y a ses yeux

Ils captent la lumière

Ils me captivent

Je suis à l’ombre mais mes épaules brûlent

Je brûle de la voir si belle, si droite dans ce soleil direct

 

Elle va parler

 

Autour de moi

Ça remue

Ça frotte

Ça renifle

Autour de moi

On s’agite

On disperse le silence

Autour de moi

On ne sait pas encore

Qu’elle va planter sa parole dans le décor

Qu’elle est venue rendre les mots à leur terre

Elle va déposer l’implacable

Là au pied des oliviers

Sous un vent maternel, maternant à en pleurer

BOUCHE CHIENNE GRELOTS CHEVILLES SERPENT LE SANG DANS LES YEUX LE SANG DANS SES YEUX RÉGNER DANSER FLAMMES BÛCHER LÉCHER CHAIR FUMÉE.

AMOUR.

 

Sa parole est sacrée

Elle sait la suspendre

Attendre que la tronçonneuse s’arrête

Que la voiture disparaisse dans le virage

Elle sait retenir sa parole d’une main ferme

Les mots, les phrases

Comprimés dans sa gorge

Pressés d’être jetés là

Projetés sous ce soleil ardent maintenant

Elle veille sur sa parole comme une mère, une louve

La parole suspendue

Certes

Mais c’est tout.

Le corps, lui, est aux aguets

La louve sait cela

Les oliviers, doucement fiers, qu’elle parle d’eux

Fiers de cette parole

A eux adressée

Alors ils se penchent, s’inclinent

Ils sont prêts

Elle va nous raconter l’histoire de ce héros

Héros pour personne

Esclave de sa quête

Lui, comme elle, avance sous une chaleur accablante

Elle va déposer sa parole, là, en plein soleil

Et moi, je l’écoute depuis mon ombre

Le musicien vous dira qu’il n’a rien fait

Mais tout de même

Cette peine éparpillée

Et d’un geste

Ramassée sculptée

Là sous vos yeux

Qui?

Sinon lui

SOLEIL CHALEUR SOLITUDE DÉSIR BRUTAL APPÉTIT VIOLENT POSSÉDER PUIS MOURIR

Grâce à elle

Le périple du héros va s’arrêter, ici.

Un repos sans paix.

 

*Il m’a fallu le bleu large très large de la mer

A perte de vue

A perte de mémoire

A perte de moi

Pour trouver le chemin jusqu’à vous

La jungle vous savez je l’ai traversée

Il m’a fallu user ma voix

L’accorder

Tralala lala non non pas comme ça

Je l’ai frottée frottée frottée

Pour qu’elle me ressemble

Pas trop lisse

Pas trop belle

Pas trop confiante

Il m’a fallu le bleu large très large de la mer

Pour lâcher ce cri dérisoire dans le creux de votre oreille

L’avez-vous entendu?

Il a fallu la béance

La béance c’est mon cœur mal refermé qui vous parle

Il a fallu que j’avance bras le long de ma robe

Dans le ventre de la mer

J’ai tenu ma promesse

Le soleil aussi

Il était là

Moi aussi.

 

*Mes sœurs et moi

Nous l’avons fait

Le visage collé au front de mer

Nous avons attendu que le ciel se mette à notre diapason

Nous n’avons cédé

Ni à la langue des vagues sur nos pieds

Ni aux sirènes alarmantes

Nous étions faction

Nous étions phare

Plantées, là, au bord du monde

A son chevet

Nous avons attendu

Le cœur et la patience dilatés

Au premier regard

Les oiseaux ont compris

Mais vous

Pourquoi faites-vous semblant de croire qu’un monde puisse naître autrement que grâce à nous?

Mes sœurs et moi

Nous l’avons fait

Nous sommes venues

Prendre le pouls de la terre

Nos corps transis d’espoirs

Nos corps transis

Nos corps

A l’heure où je vous parle

Nous y sommes encore

A l’heure dite nous avons plongé

Nous avons lavé nos hontes

L’impensable nous l’avons nommé

Puis une par une nous sommes passées sous le regard incandescent du soleil

L’épreuve du feu nous l’avons réussie

Nous avons réparé nos corps

Purgé nos peines

Jusqu’à la lie

Pour qu’un autre monde soit possible.

 

*Déferler dans la ville

Élargir l’espace

Comme on ouvre la main

Déferler

Gonfler les rues

De notre audace

Nous sommes venues vous déborder

Vous sortir de vos lits

Le sommeil n’est pas le repos

Vous dormez comme on éteint la lumière

Vous dormez pour ne plus entendre

Vous dormiez

Alors nous sommes venues sous vos fenêtres

Danser nos tourments éternels

Sous vos yeux médusés

Nous sommes entrées sans frapper

Tarentuler était la clé

Partout nos pas nos pieds nos sauts

Partout nos empreintes laissées

Nous sommes venues secouer nos corps secouer votre âme

Nous sommes venues déposer là

Ce qui ne nous appartient pas.

Septembre 2020

Le métro
à la nage
Je suis rentrée chez moi
à la nage
La foule masquée qui s’engouffrait
Je n’ai pas compris
Alors j’y suis allée à la brasse
J’ai dégagé les wagons de tristesse qui fonçaient droit sur moi
Quitte à ne pas respirer
Autant rester sous l’eau
J’ai convoqué les sirènes
Ni hurlantes
Ni alarmantes
J’ai ondulé
J’ai chantonné
J’y suis arrivée
J’y suis arrivée.

*

De moi
Vous êtes loin
De savoir
Vous êtes loin
Je ne retiens rien
Les prénoms
Les hommes
Vos paroles qui jamais ne rassurent
Les vagues bavardes.

Déborder me hante
Les fantômes
peuvent aller se rhabiller.

Je vous laisse, je vais me faire un café.

*

Dernier appel avant l’évasion totale
Je ne laisserai rien
Mes empreintes digitales vous raconteront ce que j’ai adoré.