Carnet retrouvé

Textes librement inspirés de la vie d’Amedeo Modigliani.

Je suis mort. La vie devrait commencer comme ça. Débarrassée de ce rendez-vous tant redouté. Je suis mort. Il le fallait, je crois.

La vie m’a aimé comme une chienne. Finalement, elle tenait à moi, elle regrette aujourd’hui je le vois bien. Cela m’est bien égal. J’ai fait ce que je voulais, tout. Je n’étais pas fait pour ça. Vivre longtemps et dignement. Les centenaires se voient décerner le prix Nobel de la sagesse. Alors que mourir à 20 ans est impardonnable. Je n’ai jamais compris ce voeu puéril d’immortalité. J’ai toujours eu un goût prononcé pour la fulgurance. Ca se marie mal avec la bienséance.

Si c’était à refaire, je récolterais les mêmes ingrédients et je les rassemblerais là, bien collés l’un contre l’autre, comme on se serre pour se rassurer. Une mosaïque de ma mythologie: le poétique dans le désespérant, l’émouvant au creux de la beauté froide, les mauvaises pensées du meilleur ami, le coeur ardent de la nonne, les regards fuyants, les regards absents, les regards éloquents, les illusions nées dans le giron maternel. Le brûlant qui tourmente sans jamais refroidir. Le brûlant qui a quelque chose à dire, dans une langue si étrangère. Le brûlant qui reviendra demain, rare promesse tenue.

Si c’était à refaire, je convoquerais mes passions, une par une. Des nuits entières à les interroger, à les examiner sous la lumière crue de mon intransigeance. Qu’avez-vous à déclarer? L’amour, la guerre, et quoi encore?

Si c’était à refaire, je viendrais ici, je vous le dirais mais plus haut, plus fort. Je chercherais, partout, inlassablement: quelle langue dois-je parler pour que vous m’entendiez? Puis un jour je trouverais. Je comprendrais que nous ne sommes pas faits pour nous entendre. Ca arrive. Mais je continuerais à vous parler ma langue, la même, toujours parce que je ne vois que cela. Sinon je n’existe pas. J’ai essayé, j’ai failli me disloquer avant de me dissoudre absolument. Disparaître je ne pouvais pas. La violence de la mort était requise.

Je l’ai voulue très tôt. A 17 ans, une nuit de sexe a suffi. Une jeune femme enceinte. De moi. Un enfant ça me terrorisait. La mort me semblait moins douloureuse que la perspective d’une petite chose liée corps et âme à moi, mon existence, mon souffle, mes gestes, mes déclarations, mes hontes, mes obsessions.

La mort n’est pas venue. L’enfant non plus.

Oui je convoquerais mes passions. Pour elles, je suis prêt à recommencer. Tout, seconde après seconde, les morsures, les vertiges, l’attente, l’extase, les nausées, le sang qui roule en sens inverse. Tout. Brûler, me consumer et renaître de mes cendres. Dans une prochaine vie, je chercherais encore des traces de cette vie-là. Cette vie qui a distillé ses joies insoutenables dans un océan de douleurs. Ingénieuse, elle ne s’est pas limitée au corps. Le tourment de l’âme, c’est ça la douleur. Celle qui ne s’éteint jamais. Celle qui réclame l’ivresse, la vraie. C’est un combat sans fin. On le sait. Depuis toujours on le sait. Les médecins n’en diront rien, il faut bien entretenir le commerce.

Les passions sont des véhicules pour se mouvoir dans un monde qu’on n’a pas voulu, et qu’on ne reconnaît pas. Voilà notre salut.

Ce visage, je voudrais qu’il reste là face à moi, que rien ne soit plus important que cela, rester là. Sur le pas de la porte, elle se retourne, ses doigts effleurent sa bouche, comme un aveu. Cette vision va me hanter, longtemps. Comment dormir, comment s’endormir ? Il faudra s’armer, être plus fort, résister. Il faudra empoigner mes pinceaux, me planter devant la toile, rêver que ce visage naisse à nouveau ici, sous mes doigts.

Je peins, je peuple ces espaces qui me mettent mal à l’aise, ces béances irréductibles entre le poétique et le réel.

Je peins, je possède ce corps, je possède ces formes généreuses. Je possède ces rondeurs émouvantes. Mes mains dessinent comme on caresse. J’augmente la volupté, tel un musicien soufflant soudain plus fort dans son instrument. Les seins et mon désir enflent en choeur.

Je peins, j’invente et je prolonge une conversation. Il y a tout ce que le sujet a bien voulu me donner. Il y a aussi les réponses à des questions que je n’ai pas posées. Les joues qui rougissent au dévoilé de ma toile en disent long sur ce dialogue invisible.

Je peins et je me réconcilie avec la vie.

Rougir de son portrait, est-ce de se voir si beau, si laid, de se voir tout simplement? Est-ce le doute de mériter une telle attention de la part du peintre? Les sujets ne sont jamais indifférents. Qu’ils soient choqués, déçus, amusés, touchés, peu m’importe à vrai dire. Pour moi, tout est là sur la toile, ce qui se passe avant, ce qui se passe après, ça s’appelle des mondanités, des vanités donc. C’est à peine si je les entends. Je ne m’attarde pas, je ne m’encombre pas. Sorti de mon huis clos créatif, je file retrouver les miens. Mes amis, les maîtres absolus d’une vie poétique et désargentée: notre bohème.

***

Dans mon sommeil comateux, je me suis dit voilà l’histoire pourrait s’arrêter là. Mauvais roman peut-être. Mais cette fois, je suis las. Las de moi, de la ronde infernale de mes éclats, de mes convalescences. Un agacement qui ronge, puise, épuise. Comment j’ai atterri dans cette poubelle…mystère. Je voulais la liberté, l’ivresse, l’ardeur, la lutte, la révolte. Tout mais pas la décadence, le pitoyable. Bon à rien, voilà ce qui m’attend. Ni au bonheur ni au malheur. A rien.

Ce matin, c’est moi qui tiens à la vie, pas à la mienne, non. La vie dans ce qu’elle a d’absolu, ce qui contente mon coeur secrètement et invariablement. Alors je rentre chez moi, ferme la porte à clé, sous le robinet d’eau froide je m’ébroue. Je veux revenir vers ce monde qui ne veut pas de moi.

Je m’installe face à ma toile. J’attends, j’attends. Je pourrais attendre une vie. La toile réclame que je la couvre comme une femme impatiente de caresses, de baisers, d’étreintes sauvages. Elle veut, demande, insiste. Silence. Silence. Je veux le silence. Toc toc toc. J’ouvre, une jeune femme brune ouvre de grands yeux. On s’est croisés hier soir, vous vous souvenez? Je bredouille oui non. Car non je ne m’en souviens pas. Mais c’est la providence qui sonne à ma porte: qu’elle entre, qu’elle entre donc. Vous m’aviez dit que vous cherchiez des modèles… Oui oui vous avez bien fait. Je débarrasse mon divan, lui fais signe de s’installer. Elle s’assoit, croise les doigts mais pas les jambes. La parole est douce mais le corps est farouche. Elle porte une robe blanche, je lui demande si elle peut la retirer. Sans rien dire, elle dégrafe les trois petits boutons entre ses seins, la robe glisse, elle la retient et la presse contre ses hanches. Voilà. Je la veux ainsi.

La poitrine est ronde, ferme mais c’est son nez racé et fier qui attire mon attention. Le regard profond, un rien mystérieux, confirme cette distinction. Les cheveux retenus derrière la nuque, quelques mèches sur le front adoucissent son visage. La bouche boudeuse ne dira rien, presque rien. Je sens que l’instant a quelque chose de solennel pour cette jeune femme. Pour moi, c’est la rupture de dix jours d’abstinence picturale.

La taille naît à la hauteur des coudes créant deux petits îlots du creux des aisselles aux hanches. Les mains rondes et fermes, comme les seins, gardent jalousement ce petit territoire qui ne me sera pas dévoilé.

Le corps est jeune, prêt à tout mais pas à n’importe quoi. Voilà ce qui m’a fait défaut.

***

Pour lire la suite, écrivez-moi: delphinearras@gmail.com

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2 décembre 2015

Mercredi 2 décembre 2015.

C’est maintenant que je prends la plume, en espérant que ma voix porte.

L’Histoire a secoué ma géographie immédiate.

Je promets de dire la vérité, toute la vérité, la mienne bien sûr.

Dans le métro, une seule idée en tête, rentrer, courir, foncer tête la première chez moi et pleurer, hurler la peine indicible, la tête enfouie dans l’oreiller.

Qui pourrait entendre cette douleur?

Personne.

Chacun déborde de questions enfantines: « pourquoi ils ont fait ça? ».

Oui j’ai cinq ans. Rétrogradation fulgurante.

J’ai cinq ans, ce en quoi je croyais, le peu qui me semblait solide, réel s’est effondré. Là, sous mes yeux, en quelques minutes, ce en quoi je voulais croire, la paix éternelle dans mon pays civilisé, la paix autour de moi, ma paix intérieure malgré mes démons, tout s’est effondré. On m’aurait menti?

Ce qui soudain disparaît, c’est aussi cette croyance tenace d’être immortelle. Elle disparaît et charrie avec elle les souvenirs les plus doux qui, ce soir, me donneraient presque la nausée tant ils me semblent irréels. Les flashbacks déferlent. S’accrocher au bastingage. Tenir, se tenir, se retenir.

L’âme choquée se met à délirer.

La nuit, elle convoque pêle-mêle l’ex à qui je trouve soudain une liste insoupçonnée de qualités, la petite fille espiègle que je fus et qui observe de loin l’adulte désorientée.

L’enfant sait. Elle sait ce que l’adulte a passé sa vie à fuir: vivre c’est sérieux.

Jouer c’était sérieux aussi, les adultes ne l’ont pas crue.

Vivre et jouer, c’est pareil, me chuchote l’enfant. 

Sérieux comme quoi?, osé-je.

Comme respirer.

Comme cueillir des fleurs pour faire un joli bouquet.

Comme compter combien de pas entre la serviette de plage et la mer.

Comme manger une fraise en fermant les yeux.

Comme lire une histoire à l’enfant qui ne veut pas s’endormir.

Comme écouter en boucle son album préféré.

Comme caresser un chat, dealer de ronrons réconfortants.

Comme faire l’amour et le vouloir, inlassablement.

Dans le métro, les âmes incrédules s’observent, se dévisagent mais sans l’agressivité latente du Parisien. Non, les regards laissent flotter un mélange d’inquiète fatigue et de furieuse envie d’abandon à la douceur si seulement…

Oui se serrer les uns contre les autres pour s’assurer de notre humanité, se rassurer.

Et puis sourire au moindre inconnu. Sans sous-entendu. Sans mal-entendu. Non le message est clair: retrouver la chaleur, la chaleur humaine.

Réveil en pleine nuit, front humide, attendez je n’ai pas tout dit, je n’ai pas eu le temps de …

Ces derniers jours, je regarde droit dans les yeux toute personne que je quitte. Ma main presse un peu plus fort leur bras, douce insistance qui veut dire à bientôt, et si c’était la dernière fois, sache combien je t’aime.

Ouvrir la fenêtre, recevoir le monde en pleine face pourvu qu’il soit encore là.

Confronté à l’inconcevable, mon corps refuse. Il se dit qu’il a des droits, qu’il entend les faire respecter. Les muscles sont les gardiens du temple: les premiers à se raidir, histoire d’impressionner les importuns. 

Mon cœur, lui, cherche à attirer mon attention. Il bat si régulièrement d’habitude que j’oublie qu’il est là. Alors il frappe plus fort, plus vite, comme on frappe à une porte. Il attend, une réponse sûrement, et puis il frappe à nouveau. Veut-il que je le console? Non. Me caler sur son rythme, marcher plus vite, bien plus vite comme une réponse à sa sommation. Et enfin respirer, et me sentir vivante, oui plus que jamais.

Charlotte Salomon/ Une grande forêt

Une grande forêt

Des heures que je marche

Des heures

Ce matin

Une urgence

Partir

Il faut que je les protège

Je sais où aller

Je sais

Le Pays des Tableaux

J’y suis

J’y suis

Il me demande pourquoi mes tableaux ne portent aucun titre

Le règlement

Vous savez

Je me retourne

Ils sont tous là

En rang derrière moi

Oui je sais je sais mais…

Je lui raconte

Les nuits sans sommeil

Les toiles nées de mes insomnies

Les matins impatients

Les couleurs qui discutent entre elles

Un vacarme si vous saviez

Je dois peindre peindre peindre

Oui les personnages m’attendent

Ils tapent du pied

Ils s’inquiètent

Mes amitiés les irritent

Et mes amours…

Alors les titres

Franchement je ne comprends pas

Pour moi, tout est là

Il jette un oeil derrière moi

Écarquille les yeux

Que voulez-vous qu’on fasse de tout ça?

Les garder

Les cacher

Jusqu’à mon retour

Je m’appelle Charlotte

Charlotte Salomon.

Charlotte Salomon/ Le temps

Le temps n’existe pas.

Il me fait croire que nous sommes mardi

Alors que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit

Que veut-il que cela me fasse.

Mardi et puis?

Je n’aime pas les jours

On les égrène comme un chapelet

Samedi, heureux sans raison

Lundi, malheureux pour les mêmes raisons

Mercredi n’y changera rien

Pas plus que vendredi.

Comme les miettes de pain parsemées par Hansel et Gretel

On laisse des jours sur notre passage

Et quand on se retourne

Ils ont disparu.

Têtu, le calendrier martèle

Répète niaisement sa comptine

Imprime

Incruste

Tatoue

Dans mes carnets

Dans ma vie

Des journées qui affichent fièrement vingt-quatre heures.

Le temps a peur que je l’oublie

Alors il ricane

Et affirme

Dimanche ne quittera jamais lundi.

La suite est fatale.

Mardi presse le pas pour garder sa place

Mercredi s’inquiète du retard de jeudi

Vendredi prend ses aises

Samedi se mérite

Et dimanche…déjà, dimanche.

Moi j’envoie tout valser

Les secondes peuvent bien s’évanouir

Les minutes en demander encore

Les jours revenir sur leurs pas.

Trois, deux, un.

Le décor se fige

Les couleurs déferlent

Prennent possession

De ma toile

De ma chambre

Je plonge

Je navigue

Entre les vibrations du rouge

Les frémissements du vert

La frénésie du jaune

Les ondulations du bleu.

Orange…Orange me retient, souvent il me demande de rester, là.

Voilà.

Moi je ne connais que ça.

Ce tempo-là.